Petit pays, de Gaël Faye

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Petit pays, de Gaël Faye

Message  André le Mer 25 Jan - 17:32

Premier roman presque autoboigraphique


L'histoire :

Le petit pays en question, c'est le Burundi.
Le Burundi, c'est le pays où vit Gabriel, dit Gaby, âgé de 10 ans, fils d'un industriel français et d'une mère rwandaise ayant fui les conflits ethniques de chez elle. Là,  dans leur maison d'expatriés où s'affairent cuisinier et domestiques, Gaby et sa sœur Ana regardent se défaire le couple de leurs parents. Ce serait triste s'il n'y avait les copains de l'impasse, métis ou noirs pur jus, peu importe, ou encore madame Econopoulos, à qui l'on chaparde les mangues pour les lui revendre. Les journées sont faites de cours à l'école française, de réunions dans une carcasse de Combi VW abandonnée, de descente de la rivière sur des radeaux de troncs de bananiers, de vidéo regardées ici ou là, de discussions poursuivies jusqu'à la nuit tombée, assis sur un muret encore chaud de la chaleur du jour. Il s'agit d'une enfance ordinaire, à l'image de celle qu'un petit français peut vivre dans son village. Seul le décor change. Les kapokiers, les flamboyants, les manguiers remplacent les cerisiers, les platanes ou les chênes mais c'est une même légèreté, une même successions de jours mornes ou enchantés qui se succèdent.
Et puis, brusquement, la guerre fracasse la bienveillance de ce temps-là. Les gens s'entre-dévorent. Gaby apprend qu'il est français, métis et tutsi par sa mère. La barbarie s'impose, les copains changent, la peur s'installe, il faut survivre, et, pour cela, aller jusqu'à commettre l'inconcevable. Heureusement, la vieille grecque fera découvrir la lecture à Gaby, lui permettant ainsi de voguer vers d'autres horizons, d'autres beautés, d'autres drames : Le Vieil Homme et la mer, Les trois mousquetaires, Le Journal d'Anne Franck... À ce qui nous est rapporté, on devine que ce sont ces voix-là, à la fois inconnues et amies, que découvre Gaby, l'entraînant dans un autre monde et, en conséquence, l'exfiltrant du présent mortifère.
Mis à l'abri en France avec Ana dans une famille d'accueil, nous le retrouvons adulte, toujours hanté par le petit pays d'où il vient, et c'est à ce moment-là que s' ouvre le récit magnifiquement écrit.

Le style :

Juste pour l'exemple, deux courts extraits.

Au début du livre, avant le récit de l'enfance :

Ma vie ressemble à une longue divagation. Tout m'intéresse. Rien ne me passionne. Il me manque le sel des obsessions. Je suis de la race des vautrés, de la moyenne molle. Je me pince, parfois.Je m'observe en société, au travail, avec mes collègues de bureau. Est-ce bien moi ce type dans le miroir de l'ascenseur? Ce garçon près de la machine à café qui se force à rire?Je ne me reconnais pas. Je viens de si loin que je suis encore étonné d'être là.
...J'observe [à la télévision] les embarcations de fortune accoster sur le sol européen. Les enfants qui en sortent sont transis de froid, affamés, déshydratés...L'opinion publique pensera qu'ils ont fui l'enfer pour trouver l'Eldorado. Foutaises! On ne dira rien du pays en eux La poésie n'est pas de l'information. Pourtant, c'est la seule chose qu'un être humain retiendra de son passage sur terre. Je détourne le regard de ces images, elles disent le réel, pas la vérité.


À la fin du livre, après le récit qui suscite le retour au petit pays aimé :

Je tangue entre deux rives, mon âme a cette maladie-là. Des milliers de kilomètres me séparent de ma vie d'autrefois. Ce n'est pas la distance terrestre qui rend le voyage long, mais le temps qui s'est écoulé. J'étais d'un lieu, entouré de famille, d'amis, de connaissances et de chaleur. J'ai retrouvé l'endroit mais il est vide de ceux qui le peuplaient, qui lui donnaient vie, corps et chair. Mes souvenirs se superposent inutilement à ce que j'ai devant les yeux. Je pensais être exilé de mon pays. En revenant sur les traces de mon passé, j'ai compris que je l'étais de mon enfance. Ce qui me paraît bien plus cruel encore.

L'auteur :

Gaël Faye est né en 1982 au Burundi, à Bujumbura où il situe l'action de son roman.
Arrivé en France en 1995, il passe son adolescence dans les Yvelines, confronté au froid européen et aux jeunesses nourries de rap et de révoltes conformistes.
Il se montrera cependant un élève studieux, étudiant dans une école de commerce qui lui décernera un master de finance. Et c'est ainsi que, muni de cette peau d'âne, il pourra se rendra à Londres afin d'y travailler deux ans durant pour un fonds d'investissement.

Il reviendra alors en France, fondera un groupe de rap et se consacrera à la musique et à l'écriture.
Petit pays, ainsi nommé par affection, qu'il affirme être une histoire autre que la sienne, est son premier ouvrage qui décrit cependant les sensations, les couleurs, les odeurs et les bonheurs qui sont les siens, ceux qu'il y a connus avant de s'expatrier, et dont il a toujours la nostalgie, comme chacun peut l'avoir de son enfance irrémédiablement enfuie.

Ce que j'en pense :

On pourrait rapprocher cet ouvrage de bien d'autres traitant aussi de l'enfance : tout y est semblable, les sentiments comme les jeux innocents ou interdits. Si l'on ignorait par le décor planté que l'histoire se déroule en Afrique, on pourrait la croire gasconne, ou alsacienne, ou bretonne... Écrivant cela, je dresse le constat de l'universalité de l'enfance et de l'équivalence des âmes humaines; je dis également qu'un tel récit  fait beaucoup plus pour l'égalité des hommes que bien des discours militants anti-racistes ou que les démonstrations pseudo-scientifiques ou philosophiques sur l'existence ou la non-existence des races, et donc de leur hiérarchisation.

Cependant, j'énonce seulement mon avis. Petit pays n'est pas un traité anthropologique sur l'Afrique, la négritude, les méfaits de la colonisation, la misère endémique, les atrocités génocidaires... non, c'est un livre qui nous parle de l'enfance comme d'un paradis perdu, et qui nous en parle bellement.

Récompenses :

Prix du roman FNAC 2016
Prix Goncourt des lycéens 2016
Prix du premier roman français 2016
Prix des étudiants France Culture - Télérama 2016

La critique littéraire fut presque unanime à saluer l'ouvrage, et il s'est trouvé quelques rares pisse-vinaigre pour dénoncer un roman sur-écrit ne méritant pas son Goncourt. Il faut de tout pour faire un monde.


La couverte du bouquin reflète bien son contenu : légèrete, insouciance et fragilité de de l'équilibre entre le bonheur et le malheur, entre l'enfance et l'âge adulte.

Bonne lecture à laquelle je vous souhaite autant de plaisir que j'en ai eu.

Paru aux Éditions Grasset, 224 pages, lues sur liseuse électronique Kobo

André

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