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Ana Non, de Agustin Gomez-Arcos

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Ana Non, de Agustin Gomez-Arcos Empty Ana Non, de Agustin Gomez-Arcos

Message  André Mer 19 Juin - 15:46

Une merveilleuse âpreté

L'histoire

Ana Paücha atteint les soixante quinze ans, toute ratatinée, toute ployée sous le fardeau des jours mornes, ne sachant ni lire ni écrire. À quoi cela lui aurait-il servi d'ailleurs de savoir ces choses? Pour vivre sa vie d'épouse et de mère, dans son petit village de pêcheurs andalou qu'elle n'a jamais quitté, elle n'en a pas ressenti la nécessité. Quatre hommes suffisaient à tous ses besoins. D'abord, il y avait Pedro Paücha, l'immense mari qui investissait le lit conjugal de toute sa carcasse de travailleur aux mains rudes et à la tendresse débordante. N'avait-il pas baptisé sa barque de pêche : Anita, la joie du retour?, pour dire tout l'amour qu'il avait à retrouver sa minuscule épouse après une journée passée en mer? Et puis il y avait les trois enfants qu'elle avait donnés à Pedro : Juan, José et Jésus, le petit, le seul qui irait à l'école, et le soir venu ferait la lecture pour tous du feuilleton : Les Moineaux du Trottoir. Le labeur ordinaire, accompli de bon coeur bien que répétitif, comblait l'univers d'Ana. Vivre pour ses hommes, et attendre sur le môle chaque soir le retour d'Anita, la joie du retour, pour se réjouir de la bonne pêche et de la chaleur du foyer réuni jusqu'au lendemain, qu'aurait-elle pu espérer de plus heureux?
Elle en était comblée au-delà de tout
Mais la guerre est venue. La guerre civile, celle qui fait s'entre-tuer les voisins et qui vous prend vos hommes, les quatre qui sont le tout de votre vie. Pedro le père, ainsi que Juan et José les fils républicains sont tués, jetés on ne sait dans quelle fosse commune, comme d'innommables débris. Quant à Jésus,  le petit, l'instruit de le famille qui s'est engagé au Parti Communiste, il est enfermé à perpétuité dans une geôle franquiste, loin, très loin, dans le nord du pays.

Et Ana n'a plus rien.
La barque Anita, la joie du retour est désormais sur la plage; elle n'en bouge plus, elle ne revient plus en apportant la joie,  elle s'enfonce dans la sable avec un trou dans la coque que personne ne répare. Elle est comme Ana qui s'enfonce inexorablement dans le vide de sa vie devenue sans objet. La mort, une mort tout à fait anonyme est au bout du chemin, il n'y a rien à tenter avant de sombrer corps et biens dans l'oubli des pauvres gens.

Rien? Non pas.
Ana la silencieuse se rebiffe, elle qui s'est toujours tue depuis la disparition de ses hommes dit : non!. Non elle ne mourra pas à l'heure qu'elle n'a pas choisie. Non, elle ne finira pas sa vie sans avoir revu Jésus, le petit, une dernière fois. Non, on ne lui dérobera pas ce qui lui reste d'humanité debout. Elle devient Ana Non.

Elle pétrit de ses mains un pain aux amandes, huilé, anisé et fortement sucré, un de ceux qu'affectionne Jésus, l'enveloppe dans un baluchon, ferme à clef pour toujours la porte de sa maison et la voilà partie à pied vers le nord, ce nord mystérieux et cruel qui la prive de son dernier fils. Ignorant où le nord se situe, mais sachant que des trains s'y rendent, elle décide de suivre la voie ferrée jusqu'à ce qu'elle atteigne le but fixé.

Nous suivons alors le cheminement obstiné d'Ana à travers une Espagne rude, écrasée de soleil où les miséreux subissent les vexations des riches et des puissants, ces vainqueurs de la guerre civile. Ana ne se laissera rebuter par rien, opiniâtre, têtue comme la plus cabocharde des vielles mules.

Cependant la guerre a engendré un temps difficile, prédateur insatiable des pauvres et de leurs aspirations. Le sort s'acharnera à dépouiller Ana jusqu'à l'os. Et de fait, tout au long de son pénible voyage, elle perdra sa chair et n'aura qu'un sac d'os à livrer à la mort qu'elle repousse aussi longtemps qu'elle n'aura pas revu le petit. Chemin faisant, tout lui sera ôté.
Fait-elle d'une vielle chienne de hasard, une compagne de route que celle-ci lui est enlevée au motif qu'elle n'a pas de certificat de vaccination. Ana assiste à l'euthanasie par noyade de l'animal enfermé dans une cage de fer.
S'attache-t-elle à un chanteur de rue aveugle que celui-ci est jeté en prison pour propos libertaires, la privant ainsi d'un compagnon de route qui eut cependant le temps de lui apprendre à lire.
Trouve-t-elle compassion auprès d'un gendarme, celui-ci l'emmène chez des riches qui la mettent à l'honneur pour mieux la berner en la conduisant en bus à une manifestation de soutien à Franco, lui, le responsable de la mort de ses hommes, et là, l'ayant fait revenir sur ses pas sans qu'elle s'en aperçoive, elle se sent dépouillée de sa dignité de républicaine.

Et suivent d'autres épisodes qui se révèlent tous calamiteux, impitoyables
Parvient-elle enfin au terme de son voyage, par un gros temps de neige, que...

Non, je ne vous dirai pas la fin du récit. Lisez-le.

Le style :

D'abord, on est surpris par l'usage fréquent de phrases courtes, sans verbe ni sujet. Ensuite on est agacé par la répéttiion de certaines formules; cela sent le procédé littéraire, une sorte de maniérisme. Et puis l'on découvre qu'il s'agit d'une façon de rendre compte de l'obstination de l'héroïne, de sa pensée qui gravite autour des mêmes centres d'intérêt, de l'étroitesse de son monde connu. C'est le style qui dit les choses au-delà des mots.

Les mots parlons-en : quand Ana la toute sèche évoque le temps où elle était une femme de mer, du soleil, du bonheur éblouie par son mari pêcheur et ses trois garçons, le ton est authentique et les mots sont d'une extrême simplicité. Il n'y alors aucune emphase, aucun lyrisme, aucune pacotille, seulement une tendresse dont le ton rare et juste touche droit au coeur.
Avec ces mots, on se prend de compassion pour Ana, mais aussi pour tous les pauvres hères de rencontre, ces oubliés de l'histoire qui pourtant en subissent le moindre des soubresauts sans rien y pouvoir. Comment ne pas être en empathie?

L'auteur :

Né en 1933 à Alméria, en Andalouisie, il quitte des études de droit pour devenir comédien et auteur de pièces de théâtre. Il obtient plusieurs prix en 1960, 1962 et 1966, quand survient l'interdiction de ses pièces. Il quitte alors l'Espagne et s'installe en France où, après des créations théâtrales, il s'adonne à une activité de romancier, directement en français. Ce sera, entre autres, l'Agneau Carnivore (Prix Hermès 1975), ou Ana Non (Prix du Livre Inter 1977) ou l'Aveuglon (Grand Prix du Levant 1990)
Il est mort à Paris en 1998

En guise de conclusion :


L'auteur assure que sa mère lui a raconté l'histoire de Ana Paücha. Elle serait donc véridique. Elle n'en est que plus incroyable.
Au final, il s'agit donc d'un excellent roman, ainsi résumé lors de sa parution : un terrible voyage, un extraordinaire personnage féminin, une puissante allégorie de la condition humaine.

Couronné par le Prix du livre Inter 1977. Un prix qui a de la valeur : il est décerné par les lecteurs, non par des professionnels dont l'attachement à une maison d'édition peut faire suspecter l'objectivité


Ana Non, de Agustin Gomez-Arcos
311 pages dans l'édition de France Loisirs
Paru en 1977 chez Stock
Paru en 1980 en Livre de Poche, ISBN :  2-253-02504-6.
Réédité à plusieurs reprises au cours des ans

André

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