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Les pourritures terrestres, de Henry-Frédéric BLANC

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Les pourritures terrestres, de Henry-Frédéric BLANC Empty Les pourritures terrestres, de Henry-Frédéric BLANC

Message  André Sam 23 Nov - 14:38

Un roman sombre, mais drôlatique et plus profond qu'il n'y paraît

L'histoire

Ludovic Mercier, natif de Marseilles, est âgé de treize lorsqu'on l'envoie en colonie de vacances catholique dans les Alpes. Il y trouve des moniteurs sadiques experts en gifles et autres sévices, un directeur abbé assez porté sur la caresse, des petits camarades qui sont autant de fauves prêts à la dévorer et une monitrice, Electra, dont il tombe amoureux parce que dans une démarche exagérément féminine elle met en mouvement une longue tresse qui lui câline le bas du dos. Mais surtout, il y a Néné Zopardi, un teigneux de haute volée et intarissable bonimenteur. C'est le chef incontesté d'une bande d'affreux jojos, tous aussi tête à claques que lui-même.
Ludovic, freluquet poltron, devient immédiatement leur soufre douleur. Mais il est fûté, il comprend rapidement que brimades et vexations cesseront dès qu'il sera accepté dans la bande de Néné. Dès lors, il fera tout ce qui lui est possible pour atteindre son but, ne reculant devant aucune pleutrerie, aucune bassesse, aucune folie. Cependant, il faut aussi se garder de la cruauté des lieux et des autorités qui maintiennent une discipline pénitentiaire. Cela ne va pas sans susciter la révolte, contre l'abée Gédéon et ses sbires,  contre la religion et l'ordre établi, contre le monde qu'imposent les adultes. On se rêve révolutionnaire et l'on passe aux actes sans songer aux conséquences qui pourraient bien être tragiques.

Très loin des récits d'enfance couleur dragée et senteur eau de rose, nous avons ici un roman (on voudrait bien que ce ne soit qu'un roman!) dont la truculence fait avaler sans peine la dureté du récit. Les mots crus ne manquent pas, les expressions prétendument enfantines, très drôles, ne font pas défaut non plus, de même que des réflexions profondes qui ne sauraient être le fait d'un si jeune cerveau, ou alors d'un cerveau prématurément vieilli. Peut-être est-ce le cas, après tout. Le narrateur prévient-il pas en effet, dès le début du récit,  que si son âge administratif est bien de treize ans, il n'en est pas pour autant dépourvu de cheveux blancs.

Le style :

Le titre, déjà, est est un pied de nez aux Nourritures Terrestres de Gide. Il donne le ton. Je pourrais m'essayer à l'analyse littéraire avec les grands mots comme il faut pour parler du fond et de la forme. Ce serait ennuyeux à lire comme à écrire. Je préfère égrener des perles relevées au cours de ma lecture, et, pour être honnête, il faudrait citer la totalité de l'ouvrage tant celui-ci est succulent. Allons-y
Page 7 : La langue française a beau être élégante et bien élevée, elle vous jette des peaux de bananes à chaque coin de phrase, alors je préfère me concentrer sur le vérité des choses plus que sur la propreté du style, d'autant plus que la vérité manque souvent de style.
Page 8 : Je n'ai pas de phrases à vendre, j'ai juste des choses à dire [avec des] mots pas encore enterrés dans le dictionnaire.
Page 12 : Accroupi dans un buisson, secoué de sanglots, je regarde le bâtiment où je dois purger mes vacances
Page 14 : Dès qu'on s'écoute soi-même, plus moyen de s'entendre avec le monde
Page 19 : Et puis il y Electra [...] elle est belle comme une salade de fruits avec de la crème ou comme l'autocar qui me ramènera à la maison
Page 21 : je cherche quelque chose de méchant à me faire pour me punir d'exister. Mettons, je me grignote un doigt, comme ça mon angoisse a un os à ronger
Page 23 : je suis terrifié à l'idée que l'enfance soit la vie en petit, ça voudrait dire que ma vie sera mon enfance en pire
Page 24 : j'aime les grandes questions  parce qu'elles mangent les petites angoisses
Page 25 : Je me sens oppressé, rongé par la vie, je voudrais être mort pour respirer un peu
Page 29 : la métaphysique c'est... je sais pas ce que c'est, c'est tout ce qu'on ne voit pas, c'est le derrière des choses
Page 36 : Je cache ma joie sous un visage sombre pour ne pas qu'on me la fasse payer [...] Voilà ce qui s'offrit à mes yeux,  mais le verbe"offrir" ne convient guère parce que comme spectacle, ce n'était pas un cadeau
Page 39 : Non, moi, je n'ai pas envie de vendre du dégoût de vivre, ni faire de la publicité pour du néant. J'aurais l'impression de montrer la mort tortillant des fesses pour encourager les désespérés à en finir.
Page 46 : [Ils] léchaient la compote avant d'entamer le pain [et ils] me regardaient l'air de dire "t'es pas un homme". Peut-être qu'ils avaient raison, mais je ne voulais pas être un homme sous condition de me battre comme un chien
Page 49 : Il y en qui pleurent Jésus pour ne pas avoir à pleurer ce que lui a pleuré. Il y en a qui l'aiment, lui, un mort, pour ne pas avoir à aimer ce que lui a tant aimé : les vivants
Page 53 : Les curés, c'est comme les araignées et les docteurs, ils n'ont pas à courir après leur proie, c'est elle qui vient se mettre dans leurs pattes [...] Heureusement que la religion n'empêche pas le crime, sinon où trouverait-elle des victimes à consoler
Page 56 : En se faisant couillonner sans arrêt on n'arrive à rien de grand, on devient juste un grand couillon
Page 68 : Moi, quand je ne vois personne quelque part, l'endroit me semble tout de suite plus humain, je respire enfin
Page 93 : Nous, on est des hommes civilisés, les animaux on les traite pas comme des bêtes
Page 99 : Le monde n'est regardable que parce qu'il est badigeonné d'espérance, mais j'ai peur que ce soit une couleur qui ne tienne pas, l'espérance; avec le temps, elle s'écaille et tombe en miettes
Page 100 : ...elle joue dans des pièces sérieuses comme la messe, des trucs qui ont l'air si intelligents que si tu les aimes pas, tu passes pour un con
Page 116 : Port-de-Bouc, c'est au-dessous du niveau de la mer : y en a un qui pisse, tout le monde se noie
Page 125 : vous n'êtes jamais à court d'arguments, vous avez réponse à tout, vos idées s'imbriquent impeccablement les unes dans les autres : ça fait de jolis murs
Page 135 : ... dit l'abbé Gédéon avec la générosité qu'il montrait quand il distribuait ce qui ne lui coûtait rien. C'est très touchant, cet empressement des religieux à nous faire cadeau de ce que Dieu donne à tous
Page 145 : La politique, c'est comme la distribution de compote du goûter : l'important n'est pas la place qu'on occupe dans la queue, mais d'être celui qui distribue la compote. Quand c'est toi qui donnes, c'est là que tu peux prendre le plus.[...]Un homme politique, il n'a qu'à empêcher plein de trucs pour donner l'impression qu'il fait beaucoup de choses.
Page 147 : La beauté n'est pas gentille, elle nous déchire davantage qu'elle nous caresse. Rien ne touche notre coeur sans le déchirer un peu. Il y a de gros malins qui croient s'en sortir parce que rien ne les déchire, mais rien ne les touche plus
Page 148 : Charlingue et Double-Rat, le désir les mangeait, leur gâtait le paysage, ils en oubliaient même de nous balancer des tartes, c'est dire à quel point la concupiscence peut dénaturer les hommes
Page 162 : un monde où tout a un prix, est un monde où l'homme ne vaut plus grand chose
Page 163 : ...ici, vous êtes bien parce que vous êtes chez Dieu. N'oubliez jamais à quel point, lorsqu'on est chez Dieu, on se sent chez soi.
Page 172 : Le monde ne lui ferait pas de cadeau, alors il préférait ne pas être un cadeau pour le monde
Page 176 : On voulait le paradis sans attendre, parce que attendre, c'est se faire voler du temps
Page 177 : Un adulte, c'est un enfant qui a mal tourné [...] je me dirai, en pensant à ces jours magiques : quand nous étions enfants, nous étions des hommes [...] Le but de la politique, c'est de vous vendre votre existence.Nous ne voulons pas payer notre existence.
Page 181 : Je lis livre sur livre, mais je préférerais vivre. Depuis que je porte des lunettes, je me fais traiter d'intellectuel et de tête d'oeuf. Je subis des tortures plus mentales que physiques, c'est un grand progrès : avant, j'avais honte d'arriver à la maison avec un oeil au beurre noir, maintenant, ça ne se voit plus, ça ne dérange personne, c'est mon coeur qui est au beurre noir.
Page 186 : La pitié n'est pas une manière de voir, c'est la lumière même du regard

L'auteur :

Né  en 1954 à Marseilles, Henri-Frédéric BLANC est l'auteur d'une douzaine de romans. Certains de ses livres ont été adaptés au théâtre ou portés à l'écran (Combat de fauves au crépuscule, Jeu de massacre, Le Dernier survivant de Quatorze)

En guise de conclusion :

Un livre que j'ai lu deux fois d'affilée, la première parce que j'étais emporté par le récit, la seconde pour en savourer les répliques. En effet, par le ton cru et les réflexions pertinentes, ce bouquin me semble avoir une place méritée entre les gauloiseries parfois désespérées de San-Antonio et les finesses faussement paradoxales d'Émile Ajar dans La Vie devant soi.

J'ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de ce livre qui, je crois, rigole pour ne pas pleurer, et je remercie Myosette de me l'avoir donné à découvrir

Les Pourritures terrestres, de Henry-Frédéric BLANC
186 pages
Paru en 2005 aux Éditions du Rocher

Bonne lecture

André

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